Peut-être vaudrait-il mieux ne pas trop en parler, pour ne pas rajouter de l'eau au moulin d'une stratégie douteuse. Mais après tout, je ne fais pas de politique -- je tente, comme faire se peut, de contribuer à l'animation et la clarification du débat public, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Et il faut bien dire que le passage de M. Xavier Bertrand, ex-Secrétaire général de l'UMP et actuel ministre de l'emploi et de la santé du gouvernement Sarkozy-Fillon, à Soir 3 le 5 juin dernier fait grimacer ceux d'entre nous qui veulent la clarté. L'entendant affirmer, en toute fin d'intervention, qu'à ses yeux "Ceux qui veulent la fin du nucléaire veulent la décroissance" et, par conséquent, "veulent moins d'emplois pour les Français", j'ai bondi d'indignation. Certes, chacun a droit à ses opinions -- mais de là à ne pas les argumenter du tout et à verser dans le pur et simple populisme économique, il me semble qu'il y a une ligne rouge à ne pas franchir, surtout quand on est aussi en vue que M. Bertrand.
Jugez vous-même. En stricte logique, l'équation "fin du nucléaire implique décroissance" se traduit, de façon équivalente, par "croissance implique poursuite du nucléaire" (puisque si A implique B, alors non-B implique non-A). Lancée comme un slogan, et avec des sous-entendus menaçants, une telle affirmation fait sans doute mouche dans l'esprit de nombreux Français qui, actuellement, s'inquiètent pour leur emploi et pour leur pouvoir d'achat dans le contexte d'une crise financière, bancaire et budgétaire qui, nous serine-t-on, "impose" à de nombreux pays (à l'image de la Grèce, de l'Irlande et du Portugal, et peut-être bientôt des Etats-Unis) des politiques d'austérité. Il est presque amusant -- et ce le serait si les implications immédiates n'étaient pas si tragiques -- de voir que ce sont bel et bien ces politiques actuelles d'austérité, désirées autant par le FMI que par l'OCDE et la Commission Européenne, au nom d'une "crédibilité" accrue auprès des investisseurs financiers, qui vont être dans les années à venir les agents principaux d'une décroissance forcée! Ne nous a-t-on pas appris qu'hélas, un pays comme le Portugal allait, dans les deux ou trois ans à venir, devoir consacrer deux points de croissance annuelle du PIB afin d'apurer sa dette publique?
A défaut de déjà faire face aux premiers symptômes d'une décroissance imposée par la nature -- mais la hausse rapide des prix des matières premières, et du pétrole notamment, est déjà un symptôme de cette emprise de la nature sur nos économies -- bon nombre de nos dirigeants se gaussent de "devoir inéluctablement" faire face, dès à présent, à une décroissance forcée imposée par les marchés financiers. A-t-on donc oublié, dans les cercles conservateurs autant d'ailleurs que dans la gauche de gouvernement, qu'un pays qui réduit ses dépenses publiques réduit, à travers le bon vieux multiplicateur keynésien mais qui devient ici un "diviseur", sa demande et donc son PIB -- surtout dans une période où les dettes privées sont elles aussi lourdes et où les prix des matières premières grèvent les budgets de tout le monde? Il semble bien que la rhétorique de M. Bertrand démontre avec éclat l'une des vérités de l'actuel conservatisme économique: ce qui importe, ce n'est en fin de compte pas du tout la croissance macroéconomique en tant que telle, mais la sauvegarde des opportunités de profitabilité des acteurs les plus puissants d'un capitalisme financiarisé où l'emploi passe, et de très loin, au second plan par rapport à la compétitivité et à la valeur pour l'actionnaire. Car même à supposer -- ce qui est faux -- que les opposants au nucléaire soient tous pour la "décroissance", les adeptes de l'austérité redoublée et de la restriction budgétaire pro-cyclique sont, eux aussi, fameusement férus de décroissance -- mais au nom, il est vrai, de la "re-croissance" des bénéfices financiers de certains et la protection des investissements d'une minorité. Est-ce une vision acceptable de la justice sociale? On peut, on doit, en douter.
Ah oui, l'emploi, parlons-en. S'il est vrai que certains opposants au nucléaire sont aussi écologistes, et que l'écologie politique a certes toujours eu partie liée à une réflexion sur la reproduction stationnaire de l'économie, et donc à ce qu'on est convenu aujourd'hui -- hélas! -- d'appeler la "décroissance" (voir mon billet du 6 octobre 2010 sur ce même blog), absolument rien ne permet d'affirmer que cette réflexion vise à réduire les opportunités d'emploi! C'est un véritable scandale intellectuel que d'affirmer cela. Là où M. Bertrand a raison, mais où il fait en même temps montre d'une bonne dose de mauvaise foi ou d'aveuglement (c'est selon, mais les deux sont graves pour un politicien de son envergure), c'est que dans les conditions d'un capitalisme à couteaux tirés, où la course concurrentielle entre entreprises est vue comme le seul gage de qualité et de sérieux (alors que cette ambiance d'hyper-compétition n'empêche visiblement en rien les crises bancaires et alimentaires à répétition), le corollaire d'une croissance économique soutenue est une hausse perpétuelle, et souvent extrêmement rapide, de la productivité du travail. Dès lors, si les coûts salariaux ne sont pas en permanence compressés et si la "flexibilité" du marché du travail n'est pas accrue constamment (en gros, si les licenciements ne sont pas facilités), la croissance économique elle-même s'accompagne d'une hausse tendancielle du chômage, du moins si le nombre d'actifs ne diminue pas. Il est donc assez évident que dans un système comme celui-ci, où le chômage structurel est une condition de possibilité de la rentabilité, ajouter une réduction du rythme de crissance, voire une perte de points de croissance, n'arrange sûrement rien. Mais faut-il, du coup, remettre en question les thèses de la "décroissance" (décidément bien mal nommée, on vient d'en avoir une preuve médiatique éclatante), ou bien ne faut-il pas au contraire -- mais M. Bertrand se garde bien de poser la question -- questionner fondamentalement la logique de fonctionnement d'un système qui est de moins en moins soutenable, humainement et écologiquement?
Dans son ouvrage Prospérité sans croissance, Tim Jackson (voir mon billet du 11 juin 2010) avance à raison comme l'un des piliers d'une transition crédible la remise en question de la course perpétuelle à la productivité du travail. On peut très bien avoir une économie '"verte", où la croissance à tout prix n'est plus un objectif central -- ce qui requiert non seulement des consommateurs moins goumands, mais aussi des mécanismes de création monétaire nouveaux, sans argent-dette et sans intérêts à payer (voir mon article dans la revue Etopia: http://www.etopia.be/spip.php?article1739) -- et où l'emploi augmente parce que la productivité du travail diminue. Moins productifs et plus nombreux, les travailleurs peuvent produire davantage de certains biens et services jugés importants (donc pas de "décroissance" généralisée ou de principe!) et moins d'un grand nombre d'autres biens jugés néfastes ou superflus, ou contribuant trop à la non-soutenabilité globale (ce qui requiert, à l'évidence, une comptabilité-carbone et des mécanismes endogènes de rationnement). Une économie d'a-croissance comme l'envisage Serge Latouche peut parfaitement fonctionner avec des services publics bien financés (là encore, la question du droit des pouvoirs publics à battre monnaie et à faire circuler des moyens de paiement non bancaires est centrale) et avec un quasi-plein emploi à condition que la structure de la production ne soit pas laissée à un "marché d'écrémage de profits privés" hyper-compétitif et non coordonné, comme c'est le cas dans l'actuel capitalisme financiarisé.
Quant à la place que doit occuper l'énergie nucléaire dans ce paysage, il semble évident que M. Bertrand ne s'est jamais posé la question. Lui et son parti sont, malgré le battage médiatique en 2008-2009 autour de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi patronée par Nicolas Sarkozy, aveuglément acquis à la cause d'une croissance économique anarchique et sans régulation autre que minimale et surtout prudentielle (éviter le désordre social et les prises de risque excessives, afin d'attirer le plus possible d'investisseurs privés du monde entier). Il prête foi entière aux discours de ceux qui, aujourd'hui encore, croient que la consomation croissante d'énergie dans tous les domaines est la seule voie de progrès. Il n'a dès lors guère de raisons de rejeter l'idée selon laquelle le pétrole devrait de plus en plus être remplacé par l'atome. Mais les avions atomiques, les voitures atomiques, etc., ne sont pas pour demain. Certes, on pourrait passer au tout-électrique, en supposant que des centrales nucléaires de plus en plus nombreuses puissent permettre de recharger à bas coût des batteries de plus en plus performantes. Mais dans une logique capitaliste où, de toute façon, c'est la maximisation du profit financier des producteurs et des fournisseurs qui prime, on n'aura aucun vrai moyen d'éviter le fameux "effet rebond": des batteries plus performantes et une électricité nucléaire bon marché -- ce qui reste à prouver! -- impliqueront une consommation électrique totale accrue et non réduite, et l'équation écologique du nucléaire sera bientôt parfaitement insoluble. Sans parler du thème du risque, qui fait toujours bondir les nucléocrates et tous ceux qui croient en un "progrès" coûteux et dangereux (comme si la mort de masse éventuelle était, ma foi, le prix à payer pour le progrès de masse jugé certain).
Je conçois bien que l'image d'une économie à basse énergie et à basse productivité, au fonctionnement alternatif et obéissant à des logiques humaines nouvelles, fasse passablement horreur à M. Bertrand et à ses alliés politiques. Je conçois aussi que, dans le paysage français de pré-2012, l'accaparement (assez adroit, il faut le reconnaître, mais politiquement et socialement catastrophique) de certaines thèses "alternatives" par le Front National -- notamment sur la réforme monétaire -- pose problème. Mais il n'en reste pas moins que ceux d'entre nous qui essaient de réfléchir avec sérieux sur les enjeux de l'alter-économie et de l'après-croissance ne peuvent pas laisser énoncer des slogans imprécises et caricaturaux par une personnalité politique brillante et en vue, sur une chaîne publique à une heure de grande écoute. Le débat public sur la transition écologique et économique mérite vraiment mieux. Ne le pensez-vous pas, M. Bertrand?
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Les politiciens sont les garants, les plus ou moins bons comptables, du système actuel. Leur objectif n’est absolument pas de créer de nouveaux modes de fonctionnement. Ils ne pensent que dans le cadre du système actuel. Croissance, consommation. Inutile d’attendre d’eux qu’ils fassent preuve de créativité ou qu’ils proposent des solutions intelligentes. Je suis bien d’accord qu’à chaque fois qu’un politicien fait comme si la réalité s’arrêtait aux limites du système actuel, cela rend le travail de ceux qui cherchent de vraies solutions encore plus complexe. Mais il va bien falloir faire avec (ce qui ne vous empêche pas de m’éduquer en écrivant le billet ci-dessus, soyons clair).
RépondreSupprimerCourage.
S'il est un sophiste, Xavier Bertrand est un sophiste qui s'ignore. Son raisonnement adressé à ses adversaires écologistes comporte certes un saut logique, saut logique dont la dialectique politicienne ne saurait s'embarrasser. Il est factuellement erroné, dès lors que les opposants au nucléaire ne sont pas tous, loin s'en faut, partisan de la décroissance.
RépondreSupprimerS'il a voulu dire, ce que je crois, que ceux qui veulent la fin du nucléaire devrait vouloir la décroissance, on ne peut toutefois que lui donner raison. Or, comme une société de croissance décroissante génère nécessairement du chômage, ses salariés ont toutes les raisons de craindre la sortie du nucléaire. Comme dit Paul Ariès, paraphrasant Hanna Arendt, rien de pire qu'une société de croissance sans croissance.
L'aveuglement idéologique de Xavier Bertrand, ou, ce qui revient au même, son absence d'imagination politique l'empêche de concevoir une sortie de la société de croissance. En tant que gestionnaire de cette société, société française en l'occurrence, lourdement dépendante de l'énergie nucléaire, il ne peut que défendre cette filière, par ailleurs fleuron de l'industrie nationale.
Sortir la France du nucléaire, c'est y réduire très significativement la consommation d'électricité. Même à terme, le pays ne pourrait compenser en achetant à l'extérieur, ou en recourant à des centrales « fossiles ». Quant au renouvelable, la substitution s'avèrera très imparfaite. Y fera-t-on rouler le TGV à l'énergie solaire? Au reste, il faudra bien « éteindre les lumières », avec des effets immédiats sur la croissance (le diviseur keynésien). A preuve, suite à Fukushima, l'économie japonaise en panne, faute d'électricité. Preuve encore, par l'absurde, l'Allemagne, pour se passer de l'atome, et maintenir un temps encore son chemin de croissance, devra se procurer dans les pays limitrophes, de l'électricité d'origine nucléaire.
Le problème est que la croissance est tout ce que la société salariale et sa division du travail peut offrir. La perspective de la décroissance ne peut donc que désenchanter ses citoyens consommateurs. L'objection de croissance ne fait pas une politique, une autre écologie du politique. Le slogan « moins de biens, plus de liens » ou le concept d'a-ccroissance ressortissent encore au paradigme croissantiste.
Seul, le projet d'une société de partage du travail et des revenus, conditions du partage du pouvoir pourrait mobiliser. Projet d'une société de liberté pour tous, dont la décroissance ne serait que la nième conséquence.